Récemment, j’ai participé à une rencontre interculturelle avec le peuple Kogi, dans le Haut-Allier. Nous étions une centaine, sur une semaine, baignant dans une culture radicalement différente de la notre, où les espaces et le vivant, sont principalement soignés par un rapport spirituel aux éléments, fait de méridiens entre différents sites sacrés, de « pagamientos » (offrandes) et de rééquilibrages des « energies » des lieux. Les Kogis pensent le monde comme un corps et y agissent comme des praticiens de médecine chinoise.
Lors de cette rencontre, nous avons eu la chance de rencontrer un spécialiste des saumons et de leur manière de tenter de revenir dans l’Allier. Son exposé fut brillant et émouvant. Il a donné envie à une bonne partie des personnes présentes d’organiser un rituel – pas prévu au programme des organisateur.ice.s – afin de traverser collectivement les deuils que cet exposé avait éveillés. L’intention était de pouvoir finir la semaine en célébrant, et en célébrant depuis un endroit où l’envie de célébrer était sincèrement revenue. Or, plombés par l’histoire d’une saumone tuée tout récemment par la chaleur anormale de la rivière, remplie de 15 000 oeufs qui n’allaient plus pouvoir éclore, nous n’avions plus tant le coeur à célébrer.
Une effigie de la saumone a été sculptée dans de l’argile, à l’échelle 1, donc d’environ un mètre de long, posée sur un socle de bois. La forme de la sculpture a pu être hyper-réaliste grâce au guidage de l’expert en saumons et aux talents de sculpteuse d’une des organisatrices. Les textures ont ensuite été rendues aussi réalistes que la forme grâce aux écailles de pommes d’épicéa, réparties sur toute la surface, faisant tellement croire que le saumon était réel que même des mouches se posaient, momentanément, sur sa peau. Des herbes jaunes et fines ont été déposées parallèlement sur les nageoires et la queue. Des fruits de sureau rouge ont matérialisé les ouies et des paillettes de mica issues du fond de l’eau, près des berges, ont augmenté le réalisme de la tête, notamment de l’œil.
L’ex-voto improvisé a ensuite été honoré de plusieurs façons. Plusieurs centaines d’oeufs ont également été sculptés, mini boules d’argiles rappelant des œufs de Pâque. Des fougères, des fleurs et des feuilles ont été placées sur le socle, tout autour du saumon, en guise d’habillage mortuaire. Pendant toute la fabrication de cette sculpture, un chapitre (21) du livre « Tresser les herbes sacrées » de Robin Wall Kimmerer, celui sur les saumons, a été lu à voix haute, dans un grand moment de lien et d’émotions partagées.
Le soir, le saumon a été placé à côté du foyer, et une cérémonie a été organisée pour le célébrer et ouvrir un espace de parole pour exprimer les émotions en lien avec le deuil. L’ensemble des cent personnes s’est retrouvé autour du feu, feu qui fut allumé de manière ancestrale, à l’archet. Des chants et un conte sur le saumon ont complété cette première cérémonie.
Le matin, une procession s’est organisée pour amener le saumon à la rivière, accompagnée par des instruments (guitare, trois tambours) et des chants. Le nom scientifique « Salmo salar » fut répété des centaines de fois, pendant presque une heure, comme un mantra psalmodié en d’infinies variations chantées. Quatre porteuses et porteurs ont amené cet autel devenu portatif jusqu’à l’eau, et une fois posé et tenu au bord de la berge, les participant.e.s ont tour à tour pris un ou plusieurs œufs dans un récipient et les ont disposés sur la saumone ou à ses côtés, sur le socle. L’invitation était d’y associer un vœu.
Lorsque tous les œufs furent disposés, et que chacune et chacun eut pu faire son vœu, le porteur et la porteuse avants, toujours au son des chants, pénétrèrent dans le courant jusqu’à la taille, et lâchèrent le radeau-autel (radeautel ?), qui flotta, emporté, au son d’une conque qui résonna dans toute la gorge.
Nous regardâmes le radeau descendre vers son destin, jusqu’à ce qu’il disparaissent à notre vue, dans un dernier virage entre les rivages en espérant que désormais, les conditions seraient plus accueillantes et que les saumons se sentiraient invités à revenir.
Un rituel est donc né spontanément à partir d’une hybridation entre un rapport naturaliste au monde, et un rapport animiste, voire, qui sait, totémiste. Il nous a été inspiré en grande partie par la culture Kogi, qui accorde une attention majeure à ces actes symboliques, sans doute supérieure à l’action dans la matière même des écosystèmes. Inspiré mais pas soufflé, car les Kogis sont restés en observateurs de toute cette séquence. Nous avons su trouver la voix vers une inspiration propre.

