Souffrances du vivant, deuils collectifs et rituels

21 juin 2024. Une poche glaciaire dans le glacier de Bonnepierre se vidange en même temps que de fortes pluies saturent le torrent des Étançons. En quelques heures, le hameau de La Bérarde, la Mecque de l’alpinisme est rayé de la carte. Même s’il n’y a pas de pertes à déplorer du côté des humain.e.s, des milliers d’arbres, d’oiseaux, de maisons, de petits mammifères sont tués. Et Notre Dame des Glaciers, la chapelle au centre du village, elle et tous les souvenirs qu’elle portait, n’est plus. 

Traumatisme.

A l’heure où cet article est rédigé, des dizaines de milliers d’hectares de forêt ont été détruit en Gironde, dans le Diois, à Fontainebleau, dans le Var, au Planay, à Freyssinière, dans les Pyrénées, sans parler des autres régions du monde, qui partent en fumée à des vitesse dix à cent fois plus élevées que chez nous [1].

Traumatisme.

A chaque fois, c’est la même histoire. On parle de reloger les gens, de reconstruire, de la suite, plus largement. Souvent, on construit des digues énormes, avant même de se poser et de réfléchir ensemble à ce qu’on veut pour le territoire.

Parfois même, miracle, on parle des mesures à mettre en oeuvre pour que cela n’arrive plus, et, miracle ultime, des causes profondes. Puis on agit assez vite derrière. Sans doute pas assez pour les plus démunis, mais certainement trop vite si on prend en compte nos intériorités.

Il est pourtant essentiel de traverser le ou les deuils que la catastrophe a générés. Individuellement, dans la sphère intime, avec l’aide des proches et des professionnels, mais pas seulement. Le deuil étant vécu collectivement, il doit être nommé, visibilisé, traité collectivement. 

Et cela ne peut se faire sans réhabiliter, massivement, des rituels de connexion au vivant, cocréés par les personnes concernées, et vécus sous la forme de cérémonies.

Qu’est-ce qui vous reste, dans votre vie, comme rituels qui aient encore vraiment du sens pour vous et les personnes avec qui vous les pratiquez ? Et parmi eux, combien intègrent dans leurs intentions de prendre soin du vivant autre qu’humain ? Combien vous permettent d’avancer de plusieurs cases sur le long et douloureux chemin du deuil ? Un chemin pourtant absolument nécessaire, si on ne veut pas rester dans notre zone d’impuissance, le système nerveux autonome totalement figé, et bloqué en boucle dans un mécanisme de [rayer les mentions inutiles] déni – colère – peur – tristesse ?

Alors oui, avancer sur la « courbe du deuil » (et notamment celle de l’effondrement), c’est douloureux, ça fait peur, c’est plus qu’inconfortable. Et c’est pour cela que les rituels collectifs ont toute leur place : vivre cette douleur à plusieurs, c’est la partager, la soutenir à bout de plusieurs dizaines, parfois centaines de paires de bras. N’est-ce pas un peu plus léger ?

Alors, seulement après, on peut retrouver sa zone de juste puissance et un système nerveux autonome régulé, on peut retrouver du sens via un nouveau regard sur les choses, et aller de l’avant, avec une énergie renouvelée. Cette énergie est, grand paradoxe, souvent plus haute qu’avant le choc de la catastrophe, car l’épreuve, dans sa globalité, y compris cette traversée difficile du deuil, nous aura fait grandir.

Oui mais voilà…

Comment faire ?

Nous avons oublié, comme disent nos Grands Frères les Kogi.

Comment faire, sans s’approprier les cultures des peuples racines, qui, eux, n’ont pas oublié ? Comme faire pour réinventer depuis nos racines… ce qu’il en reste ?

Il y a bien sûr, les magnifiques rituels créés et développés par les fondatrices de l’écopsychologie : Joanna Macy, Molly Young Brown notamment [2]. Ils peuvent permettre aux populations qui ont subi les catastrophes décrites ci-avant de faire un grand chemin sur la courbe du deuil.

S’ils sont prêts.

Car ces rituels sont engagés sur le plan émotionnel et même parfois corporel. Dans notre société française, issue de presque 500 années de cartésianisme et de lutte contre les sorcières, les émotions, les sectes, la pleine conscience à l’école, etc…, il va falloir y aller doucement. Le seul mot rituel, déjà, peut avoir un effet définitivement repoussoir.

Réintroduire l’émotionnel, certes, mais peu à peu.

Pour ne pas trop faire peur.

 Avancer sur le fil entre profondeur, pour que le rituel permette réellement d’avancer sur le chemin du deuil, et douceur, pour que les participant.e.s adhèrent à la proposition. Sinon, tout cela n’aura servi à rien.

Voici un exemple de rituel qui fut cocréé en quelques heures, au sein d’un groupe de cent personnes. Certes plus propices à adopter des rituels engagés que le grand public, mais tout de même.

 

[1] : Allez voir cette carte de suivi en temps réel des incendies dans le monde, qui relèguent les feux de France à des épiphénomènes. Voir notamment au niveau de l’Afrique Equatoriale. Eco-anxieux, s’abstenir. https://firms.modaps.eosdis.nasa.gov/map/#d:24hrs;@0.0,0.0,3.0z – post au 30 juillet 2026

[2] : Joanna Macy, Molly Young Brown, Ecopsychologie pratique et rituels pour la Terre, retrouver un lien vivant avec la Nature, Le Souffle d’Or

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