L’if

Posted on décembre 16, 2019 | Commentaires fermés sur L’if

Taxus Baccata

Singularité, immortalité, au-delà

If du Parc de Dartington Hall, daté de plus de 1800 ans

Un arbre hors du commun

L’if est un arbre très atypique. D’ailleurs, il a une place spéciale dans le calendrier celtique : il représente la racine de la croix de l’incertitude, figurée par les trois apparitions du peuplier (en trois périodes différentes de l’année) et qui s’achève dans la certitude de la mort, du 3 au 11 novembre.

Atypique, l’if l’est dans sa lenteur de pousse (30 cm de hauteur et 2 mm de diamètre par an, soit 250 ans pour faire un diamètre de 50 cm). Il sort de la norme aussi par son exceptionnelle longévité : il existe dans le Devon, à Dartington Hall, un If de presque 2000 ans, qui aurait vu les Romains, et que ceux-ci auraient exceptionnellement laissé pousser, alors que partout ailleurs, ils le détruisaient pour mettre fin à la culture Celte qui lui vouait ce culte particulier.

L’if est spécial aussi dans sa manière de pousser : ses branches donnent l’impression de pousser de manière assez chaotique, dans un foisonnement d’envie de vivre qui peut dépasser l’entendement, ce qui peut d’ailleurs aider à le reconnaître. Chaotique dans sa pousse, mais tellement touffu et lent que facile à sculpter : les Ifs en formes figuratives du Parc de Versailles étaient connus voire exportés dans l’Europe entière.

If de la Sainte Baume, où il reste encore de très beaux if qui se plaisent, à l’ombre des hêtres, des chênes et des érables

C’est un résineux, mais il n’a pas de résine. C’est un conifère, mais sans cône. C’est un arbre au bois toxique, mais qui reste nourricier pour certaines espèces de gibier (fruits, branches et aiguilles sont prisées des chevreuils et les sangliers, à condition de recracher les graines, qui, elles, sont hautement toxiques pour tous).

C’est un arbre qui poussait du temps des celtes en forêts fournies, et qui est ensuite devenu rare. Les Romains l’ont littéralement chassé des espaces conquis car il était associé au culte de l’occupé, et ce culte était en plus celui de la mort. Les sombres forêts d’ifs où les Romains n’osaient guère s’aventurer furent rasées et le sapin, qui en plus pousse bien plus vite, a remplacé l’if. La naissance seule fut célébrée dans la liesse et la mort fut mise au rebut des célébrations. Terrasson voit d’ailleurs dans le rejet de la mort encore une des formes de rejet de la nature. Les Romains, avec leur “civilisationnisme” à tout crain, ont posé les premières pierres de cette peur de la nature, qui s’est évidemment amplifiée à la Renaissance et qui a engendré l’ontologie moderniste, qui sépare ostensiblement les humains des autres espèces (ces autres espèces devenant cette “Nature”).

Une porte entre la vie et la mort

Les Celtes pensaient qu’ils descendaient du Dieu de la mort et ne considéraient pas la mort de la même façon que nous. Ils ont choisi l’if pour représenter cette réalité, car ils avaient déjà remarqué l’extrême longévité des ifs, voire leur capacité, par les rejets de leurs racines, à se perpétuer éternellement.

L’if est resté l’arbre des cimetières, une porte entre la vie et la mort. De fait, il peut tuer par son poison, et, depuis qu’on a découvert les propriétés des taxanes, il peut guérir efficacement certains cancer. Il a participé à donner la mort à des centaines de milliers de personnes depuis des millénaires : de son bois extrêmement dur et assez toxique, il a permis aux Gaulois puis aux Francs puis aux Saxons, puis aux Anglais de gagner des batailles, et même des guerres, car leurs arcs et leurs flèches, en if, faisaient la différence. A tel point qu’il a engendré sa propre mort, ou presque, car il était tellement prisé pour ses vertus militaires, que la Grande Bretagne en fut rapidement dégarnie (surtout que les Romains avaient déjà rasé la plupart de ses forêts) puis de nombreuses régions d’Europe continentale, comme l’Autriche, d’où il était importé. Les armes à feu ont mis fin à sa surexploitation au XVIIème siècle, mais la sylviculture intensive d’aujourd’hui ne lui permet cependant pas de reprendre sa juste place, à l’ombre de futaies irrégulières que ce mode de production défavorise.

Sources

Histoires d’Arbres, des sciences aux contes – Philippe Domont, Edith Montelle

Calendrier Celtique – Michaël Vescoli