Robin Wall Kimmerer
Tresser les herbes sacrées
@Le lotus et l’éléphant, 2021
Encore un ouvrage de référence !
J’en entendais tellement parler que je passais mon temps à procrastiner : « ce livre semble tellement important que je ne le lirai que quand ce sera le moment ».
Ce moment est arrivé. J’ai mis plus d’un an à le lire, moi qui peux dévorer un essai en quelques jours habituellement. Mais là, il ne s’agit pas d’un essai classique. Sa lecture doit se caler sur le rythme des saisons, se faire végétale, en résonance avec toutes ces plantes qui sont honorées dans ses pages : l’avoine odorante, évidemment, qui y tient la place de reine, mais tant d’autres, comme les fraises, le cèdre rouge, la verge d’or et les asters, la massette, les nénuphars…
Mais ce serait faire offence à l’autrice, futur lecteur, future lectrice, de t’asséner une énumération sans vie de tous ces êtres avec lesquels elle a si bien su tisser un triple lien (au moins). Ce même tissage de trois brins que celui, justement, de la fameuse avoine odorante.
Le premier brin de cette tresse est sa connaissance intime et sensible de la plante, issue de sa culture racine Potawatomi (et plus largement de toute la nation que nous nommions avant Iroquoise, et désormais Haudenosaunee). Cela lui permet de considérer cette plante comme un sujet, de l’appeler par son nom avec une majuscule (elle parle de Cèdre Rouge, de Massette, etc…), et d’avoir avec elle une relation de réciprocité et de gratitude. Elle nous transmet avec beaucoup de finesse et de profondeur une des approches clés de l’ouvrage, et de la culture indigène nord-américaine (et de toutes les cultures racines selon l’approche des 8 Shields), celle de la récolte honorable. Récolter un être dans l’écosystème, oui, car ainsi le veut l’incarnation sur Terre, mais pas n’importe comment, et pas n’importe lequel. Cette approche de la récolte honorable me semble tellement puissante que j’en ai fait une méthode de décision pour nos instances afin que nous aussi, nous nous souvenions que nos frères et soeurs vivants ne sont pas des ressources que nous pourrions considéré comme acquises, notamment lorsque nous prenons des décisions.
Le deuxième brin de la tresse est celui qu’elle amène grâce à son parcours de chercheuse de pointe en biologie des écosystèmes. Elle connaît et comprend par exemple en détail comment le milpa (les Trois soeurs : Maïs, Courge et Haricot) vit de relations de réciprocité à un point qui dépasse l’entendement, notamment au niveau de ce que nos yeux sauraient voir car les interactions les plus importante se passent dans le sol, et à des échelles microscopiques que seule la science (ou la médiumnité, mais là, les deux convergent habilement) peuvent détecter.
A titre personnel, j’ai été touché de lire comment elle avait du renier pour un temps le premier brin, sa culture racine, pour entrer dans le moule de la recherche scientifique. Quand elle disait vouloir faire de la biologie pour comprendre pourquoi les asters et la verge d’or allaient si bien ensemble visuellement, elle s’était faite rembarrer : « la science ne s’occupe pas de ces choses-là ». Son intuition lui hurlait le contraire, et elle a découvert plus tard le rôle clé des couleurs dans la santé de cet écosystème, comme s’il y avait une universalité de l’esthétique, qui dépassait l’oeil humain. J’ai été touché de lire comment elle avait ensuite récupéré ce brin mis de côté pour un temps, et cela m’a parlé de mon parcours inverse, qui avait mis de côté pour un temps mon brin d’ingénieur centralien rationnel et scientifique. J’ai eu l’élan de renouer avec cette part de moi, dans un mouvement contraire et pourtant convergent, par rapport au parcours de l’autrice.
Le troisième brin de la tresse est celui qu’elle a tissé en écrivant sur ces plantes. En les rendant présentes dans ses histoires comme des personnages à part entière, et en nous racontant ces histoires avec autant de brio, avec tout son savoir naturaliste, toutes ses connaissances sensibles, et avec ses talents de conteuse.
Passer tant de mois à baigner dans cette approche du vivant, cela ne donne vraiment pas, mais alors vraiment pas du tout, envie de terminer le livre.
Je reste avec, en en parlant ici, même si je l’ai finalement achevé ce matin. Rarement la lecture d’un livre ne m’avait fait vibrer autant la tête, le coeur et le corps.
Bravo et merci Madame Kimmerer, gratitude à vous pour cette magnifique tresse à trois brins.
Pour aller plus loin
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